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NICOLAS BARRE
HOMME DE DIEU ET EDUCATEUR

Raymond Sansen
Doyen de la Faculté Libre des Lettres et Sciences humaines de Lille

L'enfant est un être humain à part entière

 

On ne le croyait pas toujours au XVIIème siècle, qu'il s'agisse de l'un ou l'autre des trois âges visés alors par les mots : enfance, adolescence, jeunesse. Longtemps, en France, le monde de l'enfance n'a suscité que peu d'intérêt. On l'ignorait le plus souvent, et d'autant plus facilement que l'enfant apparaissait comme un être en qui la nature humaine était encore inachevée.

 

Nicolas Barré, lui, est de ceux qui pensent, avec La Bruyère, que les enfants "sont déjà des hommes". Le grand moralisme songeait surtout aux défauts qui apparaissent si vite. Plus optimiste, Nicolas Barré considère l'enfant comme un véritable partenaire dans la relation éducative, à qui, s'il convient certes d’imposer, il convient aussi d'expliquer, grâce parfois à un entretien "en particulier". Et c'est également "en particulier" que l'éducateur rencontrera au besoin l'un ou l'autre des parents.

 

Chaque  enfant est un être unique

 

Il a, nous dit Nicolas Barré, son génie propre et doit être "élevé selon son génie". II doit, en effet, "porter le fruit de son espèce". La sagesse pédagogique exige ici le repérage et le respect de l'originalité : "II ne faut pas chercher des cerises sur un prunier". La formule est concrète et frappante, elle est d'un éducateur perspicace et réaliste qui écrira fermement : que chacun "se tienne dans son rang, sans vouloir entrer dans les voies d'un autre". Le discernement et le respect de "la voie propre" sont particulièrement importants, nous le verrons bientôt, en pédagogie religieuse.

L'attention à chaque personne entraîne, surtout quand il y a regroupement scolaire, la prise en compte des niveaux. C'est le souci d'efficacité et non le mépris qui incite à distinguer, parmi les écolières des écoles charitables, "les plus avancées", "les moyennes" et "les médiocres". Ce dernier terme devant être compris comme désignant, d'après le sens de l'époque, une moindre capacité .

La prise en compte de la capacité est, en effet, essentielle pour Nicolas Barré. L'enseignement doit être "proportionné à la capacité", donné "selon la capacité" ou, si 1'on préfère, "selon l'âge et la portée des enfants". Il ne faudra donc pas hésiter à fractionner davantage les groupes déjà constitués et à charger certaines des plus avancées d'accompagner momentanément les plus retardées.

 

Éduquer, c'est répondre à une vocation

 

S'agissant des tâches conjointes d'enseignement et d'éducation, Nicolas Barré parle familièrement de « travail », "d’emploi" ou de "profession". Mais quand ces tâches prennent pleinement leur dimension religieuse, quand il ne s'agit pas seulement de préparer des élèves à la vie mais aussi de "former et enfanter Jésus-Christ dans les âmes", on entre alors dans le cadre d'un "état" de vie, où "avoir vocation de Dieu" s'impose, car "c'est à la divine Providence de nous placer et nous marquer nos emplois". Dans ce "saint emploi", un manque de vocation entraînerait promptement l'échec et la perte de conscience de la "dignité" d'une importante mission.

 

Le pédagogue doit être compétent

 

Ayant la vocation pour base indispensable, la compétence du pédagogue doit être quadruple. Elle concerne le jugement, le savoir, l'expérience et ce qu'on pourrait appeler le cœur.

Si Nicolas Barré requiert du pédagogue "la santé du corps", il requiert aussi cette santé de l'esprit, qu'on appelle généralement le jugement, et qu'il appelle "le bon sens naturel".

Doué d’un jugement droit, le pédagogue doit être aussi suffisamment instruit. "Les maîtresses des Écoles chrétiennes doivent être savantes", écrit Nicolas Barré. Il s'agit ici de la maîtrise de ce qu'elles enseignent. C'est élémentaire. Toutefois, elles découvrent vite que "la meilleure manière d'apprendre, c'est d’enseigner". Belle formule !

Le savoir, en pédagogie, est inséparable en effet de l'expérience. Pour Nicolas Barré, "l'exercice" occupe une place privilégiée dans ce qu'il appelle "1'apprentissage". Il faut sans tarder passer à la pratique et même faire accéder momentanément à la direction : si l'on a "les dispositions convenables", être supérieure d'école pendant un an "fait avancer admirablement". "Expérimenter" est donc indispensable, tout comme est indispensable la confrontation des expériences. Les échanges sont toujours fructueux mais, précise opportunément Nicolas Barré, ne doivent jamais s'effectuer "en présence des écolières". Brigitte Flourez résume bien la pensée du sage pédagogue en estimant que "l'expérience plus que la théorie est le facteur principal de la formation, à condition qu'elle soit relue, réfléchie, approfondie".

Elle nous rappelle surtout que, pour Nicolas Barré, c'est le cœur qui féconde les méthodes. La maîtresse charitable doit devenir de quelque façon la mère de ses élèves : mère par l'amour vrai et efficace, qui est oubli de soi, attention à autrui, service de tous. On peut élargir la perspective et dire, ce qui est d'ailleurs la pensée profonde de Nicolas Barré : il n'y a pas de pédagogie sans amour. D'où ces consignes : "Tâcher de faire toutes choses pour le pur amour de Dieu" et que la charité soit, dans les écoles, "la première dame de la cour".

 

Le pédagogue doit être désintéressé

 

Le pédagogue doit donc "agir par cœur". Pourquoi ne pas créer la formule ? On dit bien "savoir par cœur"… 

"Agir par cœur" implique le désintéressement. "Il faut, dit Nicolas Barré aux maîtresses charitables, nous appliquer à servir". Il précise inlassablement : "servir sans mélange de l’intérêt humain, avec un total désintéressement, avec un parfait désintéressement". Et il insiste avec force : "toute ombre d'intérêt doit être exterminée" : pas de véritable service pédagogique sans "sacrifice de son propre intérêt" !

Brigitte Flourez écrit encore : "On pourrait couvrir des pages avec tous les textes de Nicolas Barré relatifs  au désintéressement, comme l’apôtre, le pédagogue doit appliquer la consigne du Maître par excellence : "Vous avez reçu" gratuitement, donnez gratuitement."

Le pédagogue doit être exemplaire.

Exemplaire, il l'est déjà par son total désintéressement, mais il faut qu'il le soit en tout et partout. "Donner exemple en toute chose" est essentiel car, souligne Nicolas Barré, "les enfants ne peuvent apprendre que ce qu'on leur montre". C'est vrai pour le savoir et pour la conduite. Sans l'exemple, écrit encore notre éducateur avisé, "les paroles n'auront point d'effet" et même "elles détruiront au lieu de bâtir". Comment ne pas le reconnaître ?

Quant au fond, bien des propos de Nicolas Barré anticipent sur la pensée de Joseph Joubert : "Les enfants ont plus besoin de modèles que de critiques". Parfois même une certaine parenté de forme s'ajoute. Le saint éducateur du XVIIème siècle disait, nous l'avons relevé: "La meilleure manière d'apprendre, c'est d'enseigner". Et, vraisemblablement sans le savoir, le sage moraliste du XVIIIème siècle écrivait : "Enseigner, c’est apprendre deux fois".

 

Le pédagogue doit créer un contexte favorable

 

Nicolas Barré est sensible à l'environnement et à son efficacité. L'exemple en est déjà un élément important. En voici d'autres, présentés sous forme de consignes.

- Assurer un climat de "civilité" entre les élèves et entre les surveillantes et les élèves. Il est significatif que le même mot soit utilisé pour caractériser les deux relations.

- Accueillir, être proche et accessible et, pour cela, faire preuve de douceur. Nicolas Barré rapproche celle-ci de la civilité et estime qu'elle "gagne les âmes" et facilite la communication des savoirs.

- User de l'autorité avec discernement. La douceur fait penser à saint François de Sales. Nicolas Barré le mentionne explicitement et formule ce constat d'inspiration salésienne : "On attire plus [. . .] par (une) voie un peu sensible que par l'autorité et la rigueur des préceptes", et "cela parce que l'homme se prend d'abord par le sensible".

- User modérément des châtiments, précisément parce que la douce charité est plus efficace que "toutes les corrections imaginables". Il faut d'abord menacer, et plus souvent qu'on ne châtie. Et s'il est opportun de châtier, que ce ne soit "jamais par passion, colère et emportement". Et que les pénitences et les corrections restent "proportionnées aux fautes". S'il y a châtiment corporel - c'était alors l'usage - il sera rare, modéré et jamais donné en spectacle.

- Privilégier en tout l'orientation positive. La menace du châtiment serait donc parfois opportune. Nicolas Barré reste réaliste. Prenant toutefois, et le plus souvent possible, les choses par le haut, il formule ce principe général qui correspond assurément à tout un climat, à toute une perspective : "II faut s'appliquer davantage à établir le bien qu'à détruire le mal".

- Accueillir sans discrimination est enfin un moyen de sauvegarder une atmosphère tonique où la justice élimine la jalousie. Le bon pédagogue reçoit tels qu'ils sont ceux qui se présentent, et il se refuse aux préférences. Certes, des élèves sont "plus aimables" ou "plus riches" que d'autres, mais tous ont droit à la "même estime" et à "autant de soin". Bref, "aucune distinction ni acception de personnes".

 

Le pédagogue doit sans cesse mobiliser l'enfant

 

Grâce au contexte favorable qu'il crée et maintient, il s'inquiète "d'activer" l'enfant - si l'on peut dire. Nicolas Barré anticipe, à sa façon, sur ce qu'il est convenu d'appeler les "méthodes actives". Il faut, recommande-t-il, "écouter plus que parler", ou encore "parler peu et interroger beaucoup". "Point de long discours", mais plutôt des "interrogations intelligibles", "courtes et nettes"

Il faut responsabiliser l'enfant en lui confiant, chaque fois que c'est possible, de "petites charges", de "petits offices", à sa portée. "Journalière" ou "semainière", "dizainière" ou "surveillante", chaque "officière" a son rôle pendant un temps donné : tâches matérielles, tâches de répétitrice ou d'accompagnatrice. Des réunions mensuelles permettent les mises au point nécessaires.

 

Le pédagogue doit composer avec le temps

 

Nicolas Barré multiplie les consignes en ce domaine, et celles-ci sont particulièrement pertinentes.

Il ne faut pas perdre le temps mais le doser selon la capacité des élèves. Celle-­ci étant variable selon l'âge et la personne, il convient de ménager et de respecter des étapes. S'il y a, en effet, des " degrés" dans la vie spirituelle, il y en a aussi dans le parcours conjoint de l'instruction et de l'éducation.

Il est nécessaire d'alterner les périodes de travail et les périodes de détente. L'esprit ne peut pas rester trop longtemps tendu, il doit être "délassé et recréé". Nicolas Barré rappelle le conseil de saint Bernard : "Non pas rompre avec le travail, mais l'interrompre parfois". Alterner, c'est aussi varier : s'il est quelquefois opportun de prolonger la répétition pour une meilleure assimilation, il l'est tout autant de la varier "en plusieurs manières". Et, tout au long de sa progression avec l'enfant, le pédagogue restera constamment vigilant pour "saisir les moments favorables".

Enfin et surtout, Nicolas Barré recommande la patience qui est la vertu du temps : "Que la maîtresse charitable ne se lasse pas et ne se rebute jamais, quelque dureté, résistance et opiniâtreté qu'elle rencontre". C'est là une preuve de sa "patience à l'égard d'autrui". Et le théoricien - si l'on peut dire - se fait ici pressant : "Si la patience vous échappe, il faut la reprendre".

 

 Les pédagogues doivent être unanimes

 

La patience favorise l'indispensable collaboration des pédagogues. Pour être féconde, en effet, cette collaboration doit être cohésion.

La cohésion est d'abord union effective. Nicolas Barré recommande inlassablement "l'union d'esprit et de cœur", qui dépasse, réchauffe et perfectionne la simple "union d'emploi". Une telle union a des exigences concrètes : refus de la "contestation" inutile, de "l'amitié particulière", c'est-à-dire exclusive ; sacrifice éventuel de son opinion ou de son désir ; bienveillance pour les débutantes encore peu expérimentées. Que les anciens et les anciennes n'imaginent pas qu'en tout, "on faisait bien mieux de leur temps" ?

La cohésion pédagogique suppose donc qu'on "s'entr'aime" et la patience, qu’on "se supporte mutuellement", S'il y a litige, qu'on n'échange jamais de reproches "en présence des élèves". L'expérience montre d'ailleurs qu'il est toujours préférable de ne mettre qu'un enseignant ou une enseignante par classe.

 

Les pédagogues doivent collaborer avec les parents

 

Nicolas Barré, qui souhaite donc une unanimité entre les pédagogues, souhaite également une collaboration de ces derniers avec les parents de leurs élèves. Il ne perd jamais de vue qu'avant de fréquenter une école, les enfants appartiennent à une famille et que celle-ci a son rôle éducatif à jouer. Il a sûrement dit lui-même bien souvent et fait dire ce qui est devenu maxime dans l'un de ses recueils : "Les pères et mères sont bien plus obligés à donner bon exemple dans leur famille (...) qu'à faire au dehors quantité de bonnes œuvres". Cette maxime n'a rien perdu de son actualité [496].

Comme il se préoccupe très particulièrement des filles, il recommande l'instauration de rencontres fréquentes, occasionnelles ou convenues, entre les mères de celles-ci et les maîtresses charitables. Plus expérimentées, ces dernières peuvent et doivent donner des conseils opportuns, formuler d'éventuels reproches, rappeler le rôle capital de l'exemple, prévenir une décision prématurée, comme un changement d'école.

 

Pédagogie religieuse

 

Les principes de la pédagogie générale valent également pour la pédagogie religieuse. Mais celle-ci n'en a pas moins sa spécificité qui entraîne, chez Nicolas Barré, la formulation de principes nouveaux qui correspondent à autant de convictions.

 

Former des chrétiennes et des chrétiens est une tâche essentielle

 

Telle est bien la première conviction de Nicolas Barré. Si, en effet, vêtir et nourrir les enfants est important et parfois même urgent, il est "plus excellent" de "les  enseigner pour les choses du salut". Et cet enseignement capital l'emporte, sans la supprimer, sur l'initiation à la lecture et à l'écriture. Recourant à une comparaison frappante, Nicolas Barré est formel : "Instruire, ou tâcher de gagner les âmes à Dieu, est bien plus que de lui bâtir des églises et d'embellir ses autels, car c'est préparer à sa majesté des demeures spirituelles et des temples vivants." De ce fait, "former et enfanter Jésus-Christ dans les âmes" est une vocation qui mérite "une bonne estime".

On conçoit, dans une telle perspective, qu'instruire et éduquer vont ensemble, car le savoir doit introduire à la vie. Il est certes nécessaire, mais non suffisant : "Il ne s'agit pas, dans les instructions, de donner de la science seulement ; mais le principal est d'inspirer la piété, la dévotion, la crainte et l'amour du Seigneur, et de donner aux enfants une éducation vraiment chrétienne et divine".

 

L’enfant est "capable de Dieu" et te rejoint par une voie qui lui est propre

 

Explorateur des origines et des racines, Nicolas Barré ne nous dit pas seulement que l'enfant est un être humain à part entière, il nous le présente "capable de Dieu", pour reprendre une vieille formule des anthropologues et des théologiens chrétiens. Sa formulation est différente mais la conviction est la même : "Comme les petits enfants sont susceptibles de vérités célestes, il est important de les en remplir de bonne heure".

Par ailleurs, de même qu'il faut respecter le génie propre de l'enfant, il faut aussi respecter "la voie qui lui est propre et particulière" pour rejoindre Dieu. Et l'adulte conserve cette voie propre dont tout directeur spirituel doit tenir compte.

Le "penchant naturel" peut devenir une indication pédagogique. Expert en images, Nicolas Barré estime qu'on "doit regarder Dieu comme un centre, environné d'une immense circonférence,  auquel aboutissent une infinité de lignes toutes diverses dans leur principe".

Dans la perspective d'une voie propre à chacun, on pourrait placer "l'honnête liberté de conscience", que Nicolas Barré estime "requise en toute communauté bien réglée", et l'accueil des "filles huguenotes". Assez exceptionnelle à l'époque, cette tolérance vis-à-vis des familles protestantes n'est liée qu'à une condition : n'introduire dans l'école aucun document d'une doctrine non catholique [241, 279].

 

Le pédagogue chrétien doit avoir une compétence propre

 

S'il doit être, comme tout pédagogue, sensé, savant, expérimenté et généreux, il doit aussi être averti et expert dans le domaine religieux.

La culture chrétienne lui est indispensable. Il y a un message chrétien qui doit être transmis sans être trahi. Nicolas Barré est particulièrement vigilant à ce propos : "Il faut prendre garde à ne pas avancer aucune proposition dont on ne voit pas bien éclairci, et ne pas enseigner ce qu'on n'entend pas assez". Quand il estime que les maîtresses charitables doivent être savantes, c est d’abord aux "vérités  chrétiennes" qu'il pense. Et, de celles-ci, il convient d'avoir une "connaissance vive".

En effet, la culture chrétienne ne suffit pas. Elle n'est qu'une introduction à la vie chrétienne. Tout en communiquant ce qu'il sait, le pédagogue dit se faire guide, modèle, incitateur et initiateur d'une relation effective avec Dieu. Et cela en n'oubliant jamais qu'il n'est qu'un auxiliaire de Dieu, que Dieu reste l'agent principal : c'est lui qui, d'abord, "touche et convertit".

On comprend dès lors le constant recours à l'Esprit de Dieu que Nicolas Barré préconise avec insistance. Cet Esprit, il faut le prier sans cesse car ses "dons sont nécessaires, à la fois au maître et au disciple". Il faut "se laisser conduire" par lui, afin que ce soit lui qui "parle par la bouche" de son serviteur ou de sa servante. Il faut enfin l'imiter en "gagnant les cœurs" par la douceur aimante. Il est significatif que, sur son lit d'agonie, pensant à ses chères maîtresses charitables, il adresse cette ultime supplique au supérieur provincial des Minimes : "Montrez-leur comme le Saint-Esprit doit prendre possession d'elles, et comme elles doivent prendre possession du Saint-Esprit".

 

Le pédagogue chrétien doit avoir une conscience vive de fa fin et des moyens

 

La fin est à la fois simple et ambitieuse : "faire des saints" ! Les saints étant des chrétiens par excellence, Nicolas Barré multiplie les formules brèves et frappantes : des "chrétiens transfigurés", de "fidèles imitateurs de Jésus-Christ", des "copies de Jésus-Christ" et, insiste-t-il, des "copies conformes". Il lui arrive de condenser son projet de façon opportune et éloquente : "Il faut tendre à former les copies de Jésus-Christ, et travailler à les rendre semblables à l'original, pour faire de parfaites images de Dieu". Quant aux moyens, Nicolas en privilégie quatre dont la pertinence et la modernité sont remarquables :

 

- Donner les références fondamentales

Elles sont essentiellement deux qui s'interpénètrent. La première, c'est Jésus­-Christ Lui-même. L'éducation chrétienne consiste à "former et enfanter Jésus­-Christ dans les âmes", donc à le proposer pour "modèle", à le faire "imiter", à apprendre à "juger, estimer et aimer (...) selon les sentiments de Jésus-Christ". Jésus n'est-il pas "le grand Maître des écoles divines" ? A propos d'une sorte d'ajustement ou même d'identification à Dieu, par la médiation de Jésus-Christ, Nicolas Barré n'hésite pas à employer le mot "déiformation".

Connexe à la première, la seconde référence fondamentale, c'est l'Évangile. On notera que, chez Nicolas Barré, les formules "selon l'Évangile" et "selon Jésus­-Christ" vont ensemble et ont valeur directrice. Dans les "vérités évangéliques", les Béatitudes occupent une place privilégiée et doivent être "proposées" comme un programme. Elles sont elles aussi, elles surtout, des "vérités pratiques" destinées à devenir "règle de la vie et des actions".

 

- Faire vivre l'amour

 

Les références fondamentales ne sont donc pas seulement destinées à inspirer la pensée, mais aussi et surtout à inspirer la vie. Etre chrétien, c'est "faire", "exercer", "pratiquer", "produire", "servir"... bref : "aimer" en vérité. Le véritable amour de Dieu et du prochain est, en effet, celui qui est "accompagné de bonnes œuvres", accomplies avec "pureté d'intention", c'est-à-dire "pour Dieu", vraiment par amour.

Même s'il les utilise à l'occasion, Nicolas Barré dépasse et incite à dépasser des catégories morales classiques comme le péché ou la vertu, la règle ou la loi. Il recommande l'initiation à une relation personnelle et vivante, on serait tenté de dire affective avec Dieu. C'est ainsi que la charité s'inquiète de ne pas déplaire à Dieu, mais bien plutôt de lui plaire, de lui être agréable. "Plaire à Dieu" est une formule biblique.

 

- Etre exemplaire

 

Important dans toute éducation, l'exemple l'est particulièrement dans l'éducation religieuse. Si la fin de celle-ci est de "faire des saints", un moyen essentiel pour y parvenir est de "travailler à être saint". Et l'expérience apprend qu'il "est plus aisé de faire les saints que d'être saint". Il faudrait, dit Nicolas Barré, que le pédagogue chrétien soit un "modèle parfait de la charité, (...) que sa vie soit l'Évangile pratiqué". Et il rappelle cette vérité première de l'éducation religieuse et morale : "Nous ne pouvons enflammer nos prochains que quand nous le sommes".

 

- Collaborer avec les autres éducateurs chrétiens

 

Il faut agir "de concert" avec eux puisque, comme eux, on "travaille au salut des âmes". Tel est le principe. L'application qu'en fait Nicolas Barré tient compte de la nature des écoles qu'il a fondées et de leur environnement. L'état spirituel des familles de milieux défavorisés étant le plus souvent précaire, la collaboration avec elles ne peut que rester limitée. Ce sont plutôt les élèves qui, en l'occurrence, évangélisent leurs parents ! Les paroisses, en revanche, sont des partenaires proches. Les maîtresses charitables les fréquentent et les font fréquenter par leurs élèves. Une harmonisation des efforts et des initiatives est donc nécessaire. Nicolas Barré, qui la recommande, précise même qu'on utilisera d'abord, à l'école, "le petit catéchisme du diocèse" où l'on se trouve.

 

Conclusion

 

En attirant l’attention sur ce pionnier, l’Eglise Catholique la fixe aussi sur des vérités essentielles dont il s'est fait le héraut généreux et inlassable. Des vérités pédagogiques assurément, et qui sont autant d'évidences à sans cesse rappeler : on n'enseigne que ce que l'on sait ; on ne donne que ce que l'on a ; on ne rayonne que ce que l'on est ; l'instruction et l'éducation sont d'abord affaires de cœur, au sens le plus fort et le plus noble de ce mot.

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